Retrouvez l’interview d’Alexandra Cauchard sur la conciliation entre les exigences de l’entrepreneuriat la santé mentale dans le livre blanc « Prendre soin de ses équipes sans se cramer » par Makesense
Une prise de hauteur par Alexandra Cauchard
Fondatrice du Détour, cabinet de Gestalt thérapie et autrice du podcast « Je vois quelqu’un »
Il y a quatre piliers interdépendants qui constituent le socle de la santé mentale : le lien social, le rapport au corps, la stabilité psychologique et l’accueil des émotions. Du côté de l’entrepreneuriat, on retrouve trois niveaux d’exigences : l’exigence que les entrepreneur·ses ont d’eux-mêmes, l’exigence liée aux modalités de l’entrepreneuriat et l’exigence imposée par les acteur·ices de l’écosystème. La raison pour laquelle les entrepreneur·ses sont particulièrement sujets au risque d’épuisement et de burn-out, c’est parce que les exigences du milieu entrepreneurial ne sont pas toujours compatibles avec les besoins des piliers de la santé mentale.
Un rapport identitaire au projet qui n’autorise pas le droit à l’erreur Les entrepreneur·ses sont animé·es par un élan vital qui donne naissance à cette énergie démultipliée nécessaire pour lancer un projet. Dans le monde de l’ESS, il y a souvent un lien fort entre le projet et l’histoire de la personne qui le porte. Plus l’investisse- ment émotionnel est important, plus le ressenti de l’échec peut être bousculant. D’un point de vue social, un phénomène de po- larisation s’opère où la vie professionnelle et personnelle de l’entrepreneur·se s’organisent autour de la cause : son réseau, ses lectures, ses centres d’intérêts, etc. Cela devient très difficile de poser des limites, s’autoriser à faire des erreurs pourtant souvent salvatrices et indices de pivots nécessaires. Ne pas atteindre les objectifs ambitieux fixés est synonyme d’échec non seulement professionnel mais également existentiel.
On observe chez certain·es cette croyance qu’en réalisant l’impact recherché auprès de leurs bé– néficiaires, ils ou elles pourront compenser l’énergie dépensée… Il y aura certes une satisfaction, une joie à atteindre ses objectifs mais ce n’est pas suffisant pour combler les besoins de lien social, de santé physique et mentale.
Pour incarner une véritable soutenabilité, il est important de dissocier ce qui nourrit le succès du projet et les besoins de l’individu. Le plus compliqué pour beaucoup d’entre eux, c’est de prioriser ces besoins de soin face aux exigences du rythme du projet, pas toujours compatible avec l’écologie personnelle. Rester ouvert·e au monde, et se construire une identité en dehors de la vie entrepreneuriale aident à trouver ses ressources propres d’énergie !
Le contexte dans lequel une per- sonne entreprend joue également sur sa santé mentale : par exem- ple, une personne qui reprend une entreprise familiale doit composer avec l’historique de la famille, où il peut être compliqué de trouver sa place et son propre mode opératoire.
C’est un exemple parmi d’autres, il existe de nombreux paramètres liés à la trajectoire de la personne, sa personnalité, sa sensibilité, la précarité des bénéficiaires auprès desquels il entreprend… qui peuvent impacter son relationnel, ses décisions et ses émotions au quotidien.
Naviguer dans les différentes temporalités de l’aventure entrepreneuriale :
La maturité du projet va aussi im- pacter les enjeux de santé mentale
● Au lancement, l’entrepreneur·se a besoin de travailler sa capacité à aller vers les autres pour créer son réseau, faire des choix, son syndrome de l’imposteur, ou encore dépasser la peur de l’échec pour oser démarrer.
● Lors d’une première levée de fonds, l’un des enjeux sera de travailler son rapport à l’argent, sa relation au pouvoir. Avoir des compétences relationnelles solides est essentiel pour instaurer une culture de travail soutenable avec ses parties prenantes.
● Lors de périodes de croissance, il est important de pouvoir poser des limites, faire confiance et déléguer pour encaisser la charge mentale des attentes du monde extérieur et de l’hyper-responsabilité que cela engendre.
Bien que les entrepreneur·ses soient en constante interaction avec leur écosystème, le sentiment de soli– tude est réel et rend encore plus difficile la demande de soutien car elle est vécue et perçue comme une faiblesse, une incomplétude. Il est essentiel de se réserver des es- paces d’introspection pour se poser la question du sens à chaque étape du développement : pourquoi faire de la croissance ? Quelle taille de structure développer pour se sentir dans une dimension juste ? Avec qui veut-on travailler ? Quelle culture de travail souhaite-t-on incarner ? Dans le feu de l’action et des pressions, il est fréquent de passer à côté de l’aspiration profonde qu’on veut don- neràseschoixetàlaformedeson entreprise. Ce qui, à moyen terme, peut créer une déconnexion entre le projet et le « why » de l’entrepreneu- r·e, et aboutir à des doutes et une perte de sens.
Un changement de regard et une responsabilité de l’entrepreneur ·e engagé·e
Pour impulser de véritables change- ments, quelques points d’attention :
● Changer de posture pour pas- ser du mode “lutte” (contre le stress, la pression, la fatigue, etc.) au mode “accueil” (des émotions, des difficultés, des doutes, etc) afin de traverser avec plus de douceur et de tolérance les fluctuations et les périodes d’intensités propre à l’entrepreneuriat.
● Attention à ne pas transférer la logique de performance sur le bien-être et le développement personnel, on risque alors de passer à côté du sujet. Plutôt que de vouloir devenir une « meilleure version de soi-même », il y aura beaucoup plus d’impact à se demander comment trouver de la valeur en étant “suffisant·e” dans son quotidien professionnel et personnel.
● Il y a de la résistance, voire du discrédit sur le sujet de santé men- tale, stigmatisés parfois comme une considération d’idéalistes, de « bisounours « déconnectés de la réalité. Or, comme le disait Socrate, il est plus facile de travailler sur une idée que de travailler sur soi-même. Essayer de faire autrement, de prendre soin de soi et des autres demande beaucoup de courage, d’écoute et de créativité pour se réajuster.
Préserver sa santé mentale et être acteur·ice d’une culture du soin au quotidien, c’est s’engager en tant qu’entrepreneur·e à contribuer à une société plus respectueuse de nos humanités. À nous de choisir comment on a envie d’habiter notre corps, nos projets et nos liens.
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